Le Secret du Compas Fou

Le navire dans le port

Chapitre 1 : Le mousse et le pélican

L’air sentait le sel, le poisson séché et le mystère. Dans le port brumeux de Crique-Cachée, les bateaux se balançaient doucement en faisant cuiiik… cuiiik… contre les pontons de bois usé.

Au milieu de cette forêt de mâts se dressait Le Rieur, un navire pirate aux voiles rapiécées et à la coque noire comme une nuit sans lune. Tout en haut, perché sur la plus haute corde, se trouvait Léo. À sept ans, Léo était le meilleur mousse de toutes les Caraïbes. Il était agile comme un singe, curieux comme un renard, et il avait toujours une tache d’encre sur le bout du nez.

Léo et Barnabé

— Hissons les voiles, Barnabé ! cria Léo en se laissant glisser le long d’une corde.

Barnabé n’était pas un pirate ordinaire. C’était un gros pélican gris qui se prenait pour un perroquet. Au lieu de dire « Plumage ! Plumage ! », il se contentait d’ouvrir son immense bec avec un bruit de claquettes : Clac, clac, clac !

Le Capitaine Trompe-l'Œil

Soudain, un bruit lourd résonna sur le pont en bois. BAM… toc. BAM… toc. C’était le Capitaine Trompe-l’Œil. Un pirate immense, avec un grand manteau rouge usé, une barbe tressée pleine de petits coquillages, et surtout, une jambe de bois couverte de gravures secrètes. Le Capitaine ne souriait presque jamais avec sa bouche, mais ses yeux noirs pétillaient toujours de malice.

— Rassemblement, vermisseaux d’eau douce ! gronda le Capitaine d’une voix qui ressemblait au tonnerre. J’ai quelque chose à vous montrer.

Léo atterrit sur le pont avec une roulade parfaite. Le Capitaine s’assit sur un tonneau, vérifia que personne n’écoutait, et appuya sur un petit bouton caché sur sa jambe de bois. Un tiroir secret s’ouvrit avec un petit clic. À l’intérieur reposait un objet étrange enveloppé dans un chiffon de velours.

Le Compas Fou

Chapitre 2 : L’île qui n’aimait pas les cartes

Le Capitaine retira le tissu. C’était une boussole. Mais au lieu d’une aiguille, elle en avait trois, et elles tournaient toutes dans des directions différentes, comme si elles étaient devenues folles.

— C’est le Compas Fou, chuchota Léo, les yeux ronds de curiosité. Les vieux marins disent qu’il ne pointe jamais le Nord…

— Exactement, petit mousse ! sourit le Capitaine. Il ne pointe pas le Nord. Il pointe vers ce que tu désires le plus au monde. Et cette nuit, il pointe vers l’Île des Étoiles Tombées.

Léo frissonna d’excitation. L’Île des Étoiles Tombées était une légende. On racontait que c’était le seul endroit où l’on pouvait trouver de l’or qui brillait même dans le noir absolu.

Mais il y avait un problème. L’aiguille rouge du compas pointait tout droit vers un mur de brouillard épais et gris qui bloquait la sortie du port. C’était le territoire de la Marine Royale, les gardes des mers qui détestaient les pirates.

— Comment va-t-on passer sans se faire voir, Capitaine ? demanda Léo.

— Avec ruse, Léo. Avec ruse… Préparez la peinture noire et les voiles silencieuses !

Préparation du navire

Pendant toute l’après-midi, l’équipage travailla dans le plus grand des silences. Ils recouvrirent les lanternes de tissus sombres et attachèrent des chiffons autour des chaînes pour qu’elles ne fassent aucun bruit. Quand la nuit tomba, Le Rieur n’était plus un navire, c’était une ombre glissant sur l’eau noire.

Chapitre 3 : Le monstre qui aimait les biscuits

Le brouillard était si épais que Léo ne voyait même plus le bout de ses propres chaussures. Le silence était total, seulement troublé par le clapotis de l’eau contre la coque.

Léo tenait le gouvernail avec le Capitaine. La tension était à son comble. Soudain, le navire s’arrêta net. BOUM. Comme s’ils avaient percuté un mur de gelée.

Des yeux dans l'eau

Léo se pencha par-dessus le bord. Dans l’eau sombre, deux yeux immenses, grands comme des roues de charrette, s’allumèrent sous la surface. Une tentacule gigantesque, couverte de ventouses violettes, sortit de l’eau avec un bruit de succion Chtouuurp et s’enroula doucement autour du grand mât.

Le Kraken attrape le mât

L’équipage hurla de terreur. C’était le Kraken ! Le monstre cauchemardesque des profondeurs !

— Aux canons ! hurla un marin.

— Non ! cria Léo. Attendez !

Le jeune mousse s’était approché du bord. Il avait remarqué quelque chose. Le Kraken ne détruisait pas le bateau. Il reniflait la cuisine. Sa gigantesque tentacule tapotait doucement la porte de la cambuse, comme un enfant qui demande poliment.

Léo donne des biscuits

Léo éclata de rire. Sa malice prit le dessus. Il courut vers la réserve, attrapa un tonneau entier de biscuits de mer ultra-secs (ceux qui cassaient les dents des pirates) et le jeta par-dessus bord.

Le Kraken lâcha le mât instantanément. Avec un petit glou-glou joyeux, il attrapa le tonneau au vol et disparut dans les profondeurs, laissant derrière lui une mer parfaitement calme et un chemin dégagé dans le brouillard.

Le Capitaine Trompe-l’Œil éclata d’un rire tonitruant et ébouriffa les cheveux de Léo.
— Voilà pourquoi tu es mon second, petit ! Tu utilises tes yeux avant d’utiliser la poudre à canon.

Chapitre 4 : La Caverne aux Mille Reflets

Au lever du soleil, le brouillard se leva enfin. Devant eux se dressait une île magnifique. Ses rochers n’étaient pas gris, mais noirs et brillants comme du cristal. Au sommet de l’île, une cascade se jetait directement dans une immense grotte sombre, en forme de crâne.

L'Île des Étoiles Tombées

L’aiguille rouge du Compas Fou tournoyait à toute vitesse et s’arrêta net en pointant l’entrée de la grotte.

Léo, le Capitaine et Barnabé le pélican prirent une petite barque pour s’approcher. L’eau à l’intérieur de la caverne était d’un bleu luminescent, éclairée par des milliers de petites méduses brillantes.

L'intérieur de la grotte

Au fond de la grotte, posé sur un piédestal de pierre, il n’y avait pas un gros coffre en bois cerclé de fer comme dans les histoires ennuyeuses. Non. Il y avait un coffre en verre transparent, rempli d’un sable qui semblait bouger tout seul, brillant comme des milliers de lucioles dorées. C’était le trésor des Étoiles Tombées.

Mais le piédestal était entouré d’un ravin très profond, impossible à sauter. Et le seul pont pour traverser était fait de grosses dalles de pierre suspendues par des chaînes rouillées. Sur chaque dalle, un dessin différent était gravé : un soleil, une lune, un nuage, une étoile.

— C’est un piège, grogna le Capitaine. Si on marche sur la mauvaise dalle, on tombe dans le vide.

Léo s’approcha du bord. Il regarda l’eau en dessous, puis le plafond de la grotte. Il fronça les sourcils, curieux.
— Capitaine… le coffre s’appelle « Les Étoiles Tombées », n’est-ce pas ?
— Oui, mousse.
— Alors il faut suivre le chemin de ce qui tombe du ciel !

Léo saute sur les pierres

Sans hésiter, Léo sauta sur la dalle avec le nuage. Clac ! La pierre tint bon. Il sauta ensuite sur la dalle avec un éclair. Clac ! Elle tint bon aussi. Enfin, il sauta avec agilité sur la dalle avec une goutte de pluie, puis sur celle de l’étoile filante.

Il était de l’autre côté ! Barnabé le pélican vola pour le rejoindre et se posa sur le coffre avec un joyeux Clac, clac !

Chapitre 5 : La Poudre d’Escampette

Léo ouvre le coffre

Léo ouvrit délicatement le coffre de verre. À l’instant où il souleva le couvercle, une lumière chaude et dorée inonda la caverne. Léo plongea ses mains dans le sable lumineux. Ce n’était pas chaud, c’était doux comme de la soie, et ça chatouillait légèrement les doigts.

— Prends-en une bonne poignée et fileons d’ici ! cria le Capitaine. J’entends les voiles de la Marine Royale au loin, ils nous ont retrouvés !

Léo remplit un sac de cuir avec le sable d’étoile, sauta habilement de dalle en dalle pour faire le chemin inverse, et ils ramèrent de toutes leurs forces vers Le Rieur.

La Marine Royale attaque

Quand ils grimpèrent sur le pont, trois énormes navires de la Marine, avec leurs voiles blanches immaculées et leurs canons pointés, leur barraient la route. C’était fini. Ils étaient coincés.

— Préparez-vous à l’abordage ! hurla le Capitaine en tirant son épée.
Mais Léo avait une autre idée. Son regard pétillait de cette fameuse malice. Il ouvrit son sac de cuir et regarda le sable doré. Il repensa à la légende. L’or qui brille dans le noir, mais surtout… les étoiles tombées.

— Capitaine ! ordonna Léo. Visez les voiles !

Léo courut au centre du bateau et jeta toute la poudre lumineuse en l’air. Un vent magique se leva instantanément. Le sable d’étoile vola et se colla sur les grandes voiles noires du Rieur.

D’un seul coup, le bateau tout entier devint léger, si léger qu’il se souleva doucement hors de l’eau. Les marins de la Marine Royale ouvrirent la bouche de stupéfaction en voyant le bateau pirate flotter à trois mètres au-dessus des vagues.

Le navire s'envole

Avec un immense craquement, le vent s’engouffra dans les voiles dorées, et Le Rieur s’envola littéralement au-dessus des navires ennemis, filant à une vitesse incroyable vers l’horizon rose du soleil couchant.

Depuis sa vigie, tout en haut du mât volant, Léo riait aux éclats, le visage fouetté par le vent magique, tandis que Barnabé essayait de gober les derniers grains de poussière d’étoile en plein vol.

C’était ça, la vraie vie de pirate. Pas seulement de l’or ou des batailles, mais la liberté immense, l’espièglerie de tromper les plus forts, et la promesse que demain, le Compas Fou pointerait vers un tout nouveau mystère.

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